La musique et son espace-temps

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L’évolution de l’écoute musicale due au développement de la société de consommation et des nouvelles technologies a eu pour conséquence son arrachement aux lieux d’écoute traditionnels qui lui étaient dédiés (salles de concert). Corrélativement, la nomadisation de la musique a induit un rapport temporel à celle-ci totalement différent de ce qu’il était naguère. Quelles en sont les causes et les implications sur notre rapport à la musique ?

Grâce à l’enregistrement et au perfectionnement croissant des moyens d’écoute, il est désormais possible de « vivre en musique » à tout instant et en tout lieu. D’une certaine manière, il n’y a donc plus de « moment » ni « d’espace » privilégié, ou, du moins, ceux-ci se redéfinissent à mesure que s’accroissent les technologies facilitant l’écoute individuelle, accroissant ainsi la liberté de l’auditeur mais également son individualisation.

La nomadisation de la musique : de la radio au baladeur

Passées les premières années d’expériences scientifiques de radiodiffusion à la fin du XIXème siècle, l’intérêt va grandissant pour ce nouveau média qui est alors pressenti comme le moyen de toucher une audience dispersée. La radio finit par s’imposer entre 1918 et 1925 comme le premier média de masse grâce à son ubiquité. Cette technologie révolutionnaire permet désormais de diffuser en direct un concert se jouant au moment même de la diffusion à l’autre bout du pays, permettant ainsi aux auditeurs ne pouvant ou ne voulant se déplacer d’en profiter tout de même de chez eux. À partir de cette période, nous assistons à une réduction de la réception musicale collective, qui passe du public en salle au simple cercle familial du foyer.

Avec l’arrivée sur le marché des transistors en 1956 et la miniaturisation des récepteurs autonomes la musique se nomadise. Le salon n’est plus l’unique pièce où l’on peut apprécier de la musique, et l’écoute musicale devient alors une expérience toujours plus individuelle. Le patriarche ne dicte plus le goût de la maisonnée et chacun est désormais libre de mettre la station qu’il souhaite dans sa chambre. Pour correspondre à cette nouvelle réalité les programmes se diversifient et les audiences se segmentent. Les publics sont désormais ciblés, des émissions à thèmes sont créés, moins fédérateurs mais plus attractifs. Entre jeunes, amateurs de jazz ou encore de musique classique, des « tribus » d’auditeurs se créent.

Peu à peu, les concerts live laissent place aux diffusions de disques enregistrés, bien moins chers. Le programmateur radiophonique maintient cependant les rendez-vous musicaux censé fidéliser l’auditeur qui reviendra quotidiennement écouter son émission favorite à heure fixe.

La démocratisation du disque vinyle permettra de s’émanciper des ces horaires de rendez-vous. Avec l’écoute en différé, les rapports s’inversent et c’est désormais au moment musical de s’adapter au planning de l’auditeur. Cependant celui-ci doit encore se tenir à proximité d’une platine pour pouvoir en profiter.

Ces dernières contraintes géographiques seront balayées avec l’arrivée du walkman, poussant à l’extrême les possibilités d’autonomisation et d’individualisation de l’auditeur. Le fait de pouvoir transporter sa musique sur soi achève le détachement du « moment musical » de l’espace-temps de sa production : nous ne réceptionnons plus la musique au moment et sur le lieu où elle est jouée mais en différé et dans un contexte extérieur (et donc potentiellement soumis à divers influences et motivations extrinsèques). La musique accompagne alors l’auditeur à son travail ou pendant ses taches ménagères.

Arrachant la musique de l’espace auquel elle est destinée, elle s’écoute dans n’importe quelle situation, d’attention ou d’inattention, de manière souvent distraite, et tend à s’inscrire de plus en plus dans une logique de divertissement. Si le rendez-vous avec l’auditeur à un instant unique (comme le serait un concert ou une émission) créait un moment fédérateur pour un groupe qui vivait maintenant et non pas plus tard ou autrement une expérience musicale live, l’écoute solitaire en différée répond davantage à des logiques individuelles. La musique u-topique (dans le sens grec d’absence de lieu) se consomme désormais dépendamment de notre quotidien. Le temps qui lui est consacré est celui que la société de consommation veut bien lui accorder. Dans une société où chaque moment doit être mis à profit pour nous « occuper », la musique nous sert souvent pour combler une attente considérée comme improductive. Elle est donc mise au service d’un but lié au divertissement, voir à l’optimisation de « temps morts » et ne répond plus à un désir simplement intrinsèque de se plonger dans une œuvre oubliant ce qui nous entoure. En somme il nous est plus difficile aujourd’hui de dédier un moment uniquement à l’écoute musicale sans en ressentir une certaine culpabilité face à une activité artistique perçue comme improductive par la société. L’intérêt de l’écoute musicale ne tient plus en ce qui lui est propre mais en ce qu’elle peut apporter à l’auditeur dans son attente. Elle est un moyen et non plus une fin.

Quelles conséquences ?

L’écoute nomade aura permis à l’auditeur de s’émanciper, au moins en apparence, des dictats des programmateurs et de leurs positions monopolistiques ainsi que des carcans établis par l’entourage. Une plus grande liberté d’écoute et un choix plus vaste de styles musicaux aisément accessibles (si tenté que l’on ait un accès à internet) permettent à l’auditeur de se distinguer de la masse (ou de s’y fondre) plus facilement que jamais. Créer sa playlist, c’est donner à voir les aspérités de son identité à travers les nuances musicales héritées de notre propre parcours de vie.

L’auditeur, devenu consommateur, a cependant adopté un nouveau rapport, plus possessif, à la musique. Celle-ci, hors de son espace-temps, n’est plus réceptionnée dans un moment et un endroit entièrement dédiés à l’artistique. Son écoute répond désormais plus à une fin lui étant extérieure et tend ainsi à se vider de son sens premier, répondant davantage à des besoins consuméristes. Face à la demande de consommer en plus grande quantité et plus rapidement (les auditeurs écoutent en moyenne que quelques secondes d’un morceau avant de passer au suivant) les compositeurs se plient aux nouvelles lois du marché. Afin d’accrocher l’auditeur versatile et toujours plus impatient, le morceau se doit d’aller à l’essentiel (sur-utilisation du refrain au détriment des introductions musicales), de suivre la tendance (compositions se basant sur le modèle des morceaux à succès), d’être radiodiffusables (le morceau ne doit pas excéder 3 ou 4 minutes) ou consommables instantanément en ligne (on perd ici la notion d’album entendu comme une succession de morceaux reliés logiquement les uns aux autres dans le but de former un ensemble cohérent avec un début et une fin, au profit de singles consommables à l’unité et dans le désordre). Ces formats de prêt-à-écouter inondent désormais les principaux médias et conditionnent à la fois l’écoute musicale à coup de matraquage médiatiques à effet pavlovien, et la production musicale en amont qui prend sa forme dans le moule du succès.

Dans une société en perte de valeurs où la consommation irréfreinée est encouragée, voir gratifiée, cette réflexion sur la musique est, me semble-t-il l’occasion d’ouvrir de plus larges perspectives et de se questionner sur le sens de nos actions individuelles et leurs conséquences à grande échelle, si insignifiantes puissent-elles nous paraître.

Nous n’écoutons pas simplement de la musique. Nous participons activement au succès ou à l’échec d’une œuvre artistique porteuse de valeurs sociétales et économiques qui tendent à devenir le nouveau modèle à suivre pour les prochaines productions. Plus un morceau aura de succès plus il se vendra. Plus alors son modèle tendra à être reproduit. Face à l’hégémonie des majors tel que Sony ou Universal sur le monde de la diffusion musicale, et leur tendance à nous imposer leur catalogue de manière pernicieuse (à travers par exemple les suggestions des « tendances » sur les plateformes d’écoute musicales) il est important de se demander pour quelles raisons nous apprécions une musique et quelles valeurs celle-ci véhicule.

Il ne s’agit pas de consommer de la « bonne » musique, mais de bien consommer la musique, d’être responsable dans sa réception et son utilisation, et, dans le meilleur des cas, ne pas la traiter comme un bien de consommation jetable dont la seule valeur serait utilitaire.

Cela passe notamment par une remise en cause des pratiques manipulatrices qui tendent à nous vendre une tendance plutôt qu’une démarche artistique et l’encouragement des initiatives originales qui servent une vision artistique et non commerciale. Nous ne devrions pas encourager la dynamique qui fait de la musique un bien dont on aurait l’usus et l’abusus. Que l’artistique reste le principal moteur de la création et de la réception et non le profit. Si l’individu post-moderne se pense être la mesure de toute chose, l’industrie musicale tend à renforcer cette idée en proposant au consommateur un produit modelé à son effigie, à sa réalité. Or ce serait faire fi de la vision artistique de ceux qui ont crée la musique au profit de la vision de celui qui la consomme. Ouvrir les portes de son esprit aux points de vue qui diffèrent du sien, sans hiérarchie, n’est-ce pas là le socle du respect ? Entrer dans l’univers d’un artiste plutôt que d’adapter celui-ci à la réalité de celui qui l’écoute c’est accepter que sa vision du monde ne soit pas la seule qui vaille.

  source

KevinL

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