Venezuela. Dans les barrios de Caracas, l’espoir le dispute à la colère

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PIERRE BARBANCEY L’HUMANITÉ
Les bureaux de vote ont ouvert ce dimanche dans un climat très tendu pour l’élection d’une Constituante. Carlos Garcia Rawlins/Reuters
Les bureaux de vote ont ouvert ce dimanche dans un climat très tendu pour l’élection d’une Constituante. Carlos Garcia Rawlins/Reuters

Le scrutin pour l’élection de l’Assemblée nationale constituante (ANC) a été boycotté par l’opposition. Celle-ci n’a pas réussi ses grèves et ses manifestations. Les Vénézuéliens veulent une solution pacifique à la crise.

Lorsque les pétards ont éclaté dans les rues de Caracas, hier à 6 heures alors que le soleil se levait, annonçant l’ouverture du scrutin pour l’élection de l’Assemblée nationale constituante (ANC), bien malin celui qui aurait pu dire comment allait se terminer cette journée. Une journée cruciale pour l’avenir du pays et de la révolution bolivarienne, mais surtout pour la paix.

L’opposition, qui a refusé de participer à l’élection de l’ANC qu’elle juge « illégitime », a tout fait pour empêcher la tenue du scrutin. Mais la grève de quarante-huit heures à laquelle elle avait appelé en fin de semaine dernière n’a pas eu le soutien escompté, pas plus que la volonté de « prendre Caracas ». Même si le mécontentement est réel au sein de la population, la stratégie violente de l’opposition effraie bon nombre de Vénézuéliens, y compris ceux qui ne veulent plus du pouvoir en place. Dans le barrio el Guarataro, à l’ouest de Caracas, les avis sont ainsi partagés. Dans sa petite maison, modeste mais parfaitement tenue, Maria Noelia Romero de Figueroa raconte qu’elle avait voté pour Chavez, elle qui tenait auparavant une petite épicerie. « Mais tout s’est compliqué, souligne-t-elle. Je me suis sentie étouffée avec tous ces problèmes. Depuis 2015, les prix n’arrêtent pas d’augmenter, nous manquons de nourriture et de médicaments. » Elle ajoute néanmoins : « Mais les manifestations en cours me rendent triste car beaucoup d’innocents sont en train de mourir. » Hier, elle est allée voter « parce que j’attends que quelque chose de bien se produise, même si on ne sait pas très bien ce que va faire l’ANC ».

Les manœuvres pour faire monter la colère de la population

Kaliana, qui a encore des enfants en bas âge, n’est pas de cet avis. Si elle a effectivement souffert de la pénurie, elle souligne que depuis quinze mois maintenant les choses se sont améliorées avec la mise en place du Clap, un kit de nourriture subventionné par le gouvernement qu’une famille paie 10 000 bolivars pour un coût réel de 200 000 bolivars. « Ceux de l’opposition qui disent que le Clap ne sert à rien sont sans doute assez riches pour s’en passer, dit-elle. Ce n’est pas notre cas. Grâce à ça on peut épargner un peu. » Kaliana sait aussi que la corruption et les prébendes vont bon train, notamment avec la revente à des privés de certains stocks de nourriture ou de médicaments. « C’est du sabotage », lâche la jeune femme. Sans compter les manœuvres des négociants privés pour faire monter la colère de la population. Dans ce même barrio, on signalait que le groupe Polar, aux mains de la famille Mendoza, fournisseur de l’abasto communal (sorte de supermarché à bas prix), n’a plus livré de marchandises dans ces quartiers populaires depuis deux semaines. « Surtout la harina pan (farine de maïs) pour confectionner l’arepa (galette), se plaignait Irama Panicha, pas dupe. Par contre, les aliments pour chiens ont été livrés… »

Samedi, si des barrages avaient été dressés dans quelques quartiers traditionnellement opposés aux chavistes, à l’est de la capitale, le reste de la ville était totalement calme. Vendredi soir, comme pour exorciser les peurs, le centre-ville était même en fête. Des estrades avaient été dressées et les musiques se mêlaient d’un carrefour à l’autre dans une joyeuse cacophonie. Sur la place Simon-Bolivar, la Banda Marcial de Caracas laissait éclater ses cuivres et la voix de ténor de son chanteur. Ali Alejandro Primera, chanteur lui-même, directeur de la formation et par ailleurs conseiller métropolitain de Caracas, ne cachait pas son soutien au scrutin tout en expliquant ses attentes : « Il faut que le gouvernement mette en place une politique culturelle post-pétrolière claire. Il faut des propositions qui touchent aux infrastructures pour une culture populaire plus démocratique, pour que les travailleurs de la culture aient une meilleure protection sociale et que la promotion culturelle soit élevée au niveau constitutionnel. »

Le pouvoir bolivarien espérait dépasser les 8 millions de votants, soit plus que la participation annoncée par l’opposition lors du scrutin informel organisé il y a deux semaines – un peu plus de 7 millions mais sans qu’aucune vérification indépendante n’ait pu être réalisée.

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