Le capitalisme selon Karl Marx

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« La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises. » (« Le Capital », Marx).

Ce fut le 17 juillet 1867, soit il y a exactement cent cinquante ans, que le (célèbre) philosophe allemand Karl Marx publia le premier tome du « Capital ». Les autres tomes furent publiés après sa mort par Engels sur la base des manuscrits laissés par Marx. Il avait passé une vingtaine d’années à préparer, organiser, structurer cet ouvrage majeur qu’il concevait comme un outil redoutable contre la bourgeoisie de la révolution industrielle de l’époque. Dans la réalité, il fut plus que cela, il fut la source théorique de bien des révolutions du XXe siècle et l’inspirateur de l’une des deux idéologies qui ont engendré le massacre de plusieurs dizaines de millions de personnes.

Replaçons d’abord très rapidement l’auteur dans le contexte. Karl Marx avait 49 ans quand il a publié cette première partie du « Capital ». Philosophe, économiste, journaliste, il avait fait une rencontre « capitale » à Paris en septembre 1844, celle de Friedrich Engels. Les deux jeunes gens étaient des opposants à la puissante Prusse et se revendiquaient socialistes et révolutionnaires. Les deux collaborèrent dans la réflexion et l’écriture d’ouvrages (ils écrivirent le « Manifeste du Parti communiste » en février 1848). François Guizot (chef du gouvernement français) expulsa Marx de Paris sur demande prussienne. Il se réfugia à Bruxelles mais profita de la révolution pour revenir à Paris puis Cologne en 1848. Il fut expulsé de Prusse en mai 1849 puis de France en juin 1849, ce qui l’a conduit à résider à Londres, en exil, jusqu’à sa mort à 64 ans (épuisé par la maladie). Il y a vécu dans la misère et était financièrement aidé par Engels.

Pour « Le Capital« , livre théorique particulièrement indigeste à la lecture, Marx avait accumulé une grande documentation et aussi la connaissance du milieu industriel de son ami Engels, dont le père était industriel et l’ami lui-même avait travaillé à Manchester dans l’entreprise familiale. C’était un travail titanesque qui l’a beaucoup occupé. Parlant l’anglais, le français, l’italien et le russe, Marx a lui-même supervisé la traduction en français de son ouvrage initialement rédigé en allemand (la première traduction fut russe en 1872 et la traduction anglaise ne fut publiée qu’en 1887).

Dans cette œuvre intitulée exactement « Le Capital. Critique de l’économie politique », il a voulu décrire le système capitaliste, ses ressorts, et a voulu aussi en montrer les limites et les contradictions. C’est d’abord un ouvrage de théorie économique qui a fait référence historiquement.

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Parmi ses réflexions (très nombreuses et denses), il y a par exemple la nécessité, pour faire fructifier l’argent, qu’il ne soit pas thésaurisé mais qu’il change rapidement de mains, qu’il circule : « La valeur d’usage ne doit donc jamais être considérée comme le but immédiat du capitaliste, pas plus que le gain isolé ; mais bien le mouvement incessant du gain toujours renouvelé. Cette tendance absolue à l’enrichissement, cette chasse passionnée à la valeur d’échange lui sont communes avec le thésauriseur. Mais, tandis que celui-ci n’est qu’un capitaliste maniaque, le capitaliste est un thésauriseur rationnel. La vie perpétuelle de la valeur que le thésauriseur croit s’assurer en sauvant l’argent des dangers de la circulation, plus habile, le capitaliste la gagne en lançant toujours de nouveau l’argent dans la circulation. ».

Karl Marx a démontré que la plus-value ne pouvait s’acquérir qu’avec le travail humain (« la force de travail »), qu’il définissait comme « l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d’un homme dans sa personnalité vivante, et qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles ».

Ainsi, Marx a précisé la différence entre esclave et salarié (ou prestataire de service, c’est-à-dire vendeur de sa propre force de travail) : « Pour que ce rapport persiste, il faut que le propriétaire de la force de travail ne la vende jamais que pour un temps déterminé, car s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui-même, et de libre qu’il était se fait esclave, de marchand, marchandise. S’il veut maintenir sa personnalité, il ne doit mettre sa force de travail que temporairement à la disposition de l’acheteur, de telle sorte qu’en l’aliénant il ne renonce pas pour cela à sa propriété sur elle. ».

Lorsqu’on lit ces phrases, on peut imaginer s’esquisser déjà le principe des congés pays (acquis en France lors du Front populaire en 1936) ou même l’existence du « Ministère du Temps libre » (créé par François Mitterrand en 1981). La vie d’une personne ne se résume pas à sa seule vie professionnelle. 

Marx y a vu ainsi l’importance de limiter la durée du temps de travail pour préserver le travailleur de sa force de travail : « La prolongation de la journée de travail au-delà des bornes du jour naturel, c’est-à-dire jusque dans la nuit, n’agit que comme palliatif, n’apaise qu’approximativement la soif de vampire du capital pour le sang vivant du travail. » (l’image de vampire du grand capital fut reprise durant le siècle qui a suivi Marx).

Revenons à la précédente description de Marx. Il dit que le capital n’est rien sans l’apport de la force de travail : « La transformation de l’argent en capital exige donc que le possesseur d’argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double point de vue. Premièrement, le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui, secondement, il doit n’avoir pas d’autre marchandise à vendre ; être, pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse. ».

Le capitalisme s’entend donc comme la collaboration entre un propriétaire de moyen de production et un travailleur prêt à vendre sa force de travail à ce propriétaire pour produire une marchandise.

Marx a observé que l’industrialisation des moyens de production permettait l’enrichissement du propriétaire de l’outil de production : « Comme tout autre développement de la force productive du travail, l’emploi capitaliste des machines ne tend qu’à diminuer le prix des marchandises., à raccourcir la partie de la journée où l’ouvrier travaille pour lui-même, afin d’allonger l’autre où il ne travaille que pour la capitaliste. C’est une méthode particulière pour fabriquer de la plus-value relative. ».

C’est cette industrialisation qui a fait rompre le partenariat d’égalité entre propriétaire et travailleur : « L’emploi capitaliste du machinisme altère foncièrement le contrat, dont la première condition était que capitaliste et ouvrier devaient se présenter en face l‘un de l’autre comme personnes libres, marchands tous deux, l’un possesseur d’argent ou de moyens de production, l’autre possesseur de force de travail. Tout cela est renversé dès que le capital achète des mineurs. Jadis, l’ouvrier vendait sa propre force de travail dont il pouvait librement disposer, maintenant, il vend femme et enfants ; il devient marchand d’esclaves. ».

Le machinisme fait donc dériver les relations sociales : « Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique [industrielle], il sert la machine. ».

Je n’ai fait ici que survoler quelques éléments de l’ouvrage de manière très éparse et furtive. L’idée générale de Marx était que le système capitaliste aboutissait à une organisation injuste de la société car il aliénait les travailleurs. La solution qu’il entrevoyait était que le travailleur fût lui-même copropriétaire de l’outil de production, ce qui rétablirait sa liberté. Il imaginait, en somme, une structure coopérative ou de propriété commune (d’où la pertinence, selon lui, du mot « communisme »).

Marx lui-même se sentait dépassé par l’influence politique qu’il pouvait avoir, et lorsqu’il lisait les discours de Jules Guesde par exemple, ou les réflexions de son gendre Paul Lafargue (mari de sa fille Laura), il était plutôt inquiet du « messianisme » utopique de ses laudateurs : « Si c’est cela, le marxisme, ce qui est certain, c’est que moi, je ne suis pas marxiste. ». Une autre fille, Jenny, fut la mère du futur dirigeant socialiste Jean Longuet. Karl Marx aura secoué tout le XXe siècle, probablement bien malgré lui.

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