La dichotomie entre le mensonge et la justice

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Quelques jours seulement après la mise en cause des époux Jacob dans l’affaire Grégory, un cousin germain de Murielle Bolle téléphonait à la gendarmerie pour faire des révélations sur des faits remontant à trente-deux ans et pour lesquels il n’a jamais été entendu… Deux semaines après son audition, Murielle Bolle était mise en examen pour « enlèvement suivi de mort » puis incarcérée à la prison de Dijon. Ce témoin tardif invalide à 80 %, affirme avoir été présent au domicile de la famille Bolle le soir du 5 novembre 1984 : « Je peux vous dire que Murielle s’est fait démonter, je veux dire qu’elle a été frappée par plusieurs personnes, elle a pris une sacrée volée ». Le lendemain, l’adolescente revenait sur sa déclaration en dédouanant son beau-frère, accusant les gendarmes de manœuvres « dolosives ». Maître Jean-Paul Teissonnière a déclaré à l’AFP : « S’il apparaît régulièrement de nouveaux témoins à charge sur des faits [vieux] de 32 ans, qui viennent raconter ce que raconte la radio ou la télévision, et qu’on considère que c’est des témoignages sérieux (…) je suis très inquiet  ».

Si ce témoignage tardif est la seule preuve, on doit s’interroger. L’intention à l’origine de la narration est peut être plus importante que ses répercussions. Nous avons tendance à penser que les gens sont soit honnêtes ou malhonnêtes, et qu’il suffit de quelques « ripoux » pour jeter l’opprobre sur toute une famille ou une corporation. Dans les faits, tout le monde a la capacité de mentir, combien d’automobilistes déclarent à l’agent verbalisateur que le feu était à l’orange et qu’il aurait été dangereux de « piler »… Les recherches en science sociale montrent que presque tout le monde triche si l’occasion leur en est donnée. Un clin d’œil trivial à destination de la gent masculine, à la question simulez-vous l’orgasme ? plus d’un tiers des femmes ont répondu oui.

Si la grande majorité des gens mentent « juste un peu », certains mentent jusqu’au point de perdre leur sens de l’intégrité. « Non, je n’ai pas menti (…) Non, je ne démissionnerai pas. » Propos tenus par Christiane Taubira lors du compte-rendu du Conseil des ministres du 12 mars 2014. Pour Philippe Bilger : « Elle a laissé dire, et ne l’a jamais contesté dans l’espace médiatique, qu’elle avait deux doctorats, l’un en économie, l’autre en ethnologie (…). Pourtant, de ceux-ci, pas le moindre indice, pas le plus petit début de commencement de preuve ! (…) Pour valider un doctorat, il faut soutenir une thèse. Aucune thèse n’a été rédigée par Christiane Taubira  ». Les impératifs moraux varient d’un sous-groupe à un autre. Ce qui est permis dans l’un, peut être rejeté dans un autre. Si «  La vérité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques » (Hannah Arendt).

Pour les moralistes, l’honnêteté reste le socle auquel l’homme doit son développement moral. Chez Kant, le mensonge est toujours moralement répréhensible, car il corrompt la capacité morale de l’homme en empêchant autrui d’agir rationnellement et librement. Chez les pragmatiques, le mensonge ou la vérité repose sur l’avantage à taire ou à dire la vérité. Le mensonge serait-il un jugement de valeur ? Les obligations d’un groupe reposent sur des règles tacites pouvant entrer en contradiction avec les lois écrites. Au sein d’une famille, le jugement du clan l’emporte sur l’autorité de l’État, dès lors, la responsabilité du groupe est engagé à partir de tout acte coupable commis par un de ses membres, phénomène que l’on retrouve à la base des « vendetta ». La famille peut se « serrer les coudes » sans que tout le clan soit responsable des faits incriminés (affaire Dominici).

Le code pénal prend en compte la nature du lien familial, article 434-1 : « Le fait, pour quiconque ayant connaissance d’un crime dont il est encore possible de prévenir ou de limiter les effets, ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Sont exceptés des dispositions qui précèdent, sauf en ce qui concerne les crimes commis sur les mineurs :

1° Les parents en ligne directe et leurs conjoints, ainsi que les frères et sœurs et leurs conjoints, de l’auteur ou du complice du crime ;

2° Le conjoint de l’auteur ou du complice du crime, ou la personne qui vit notoirement en situation maritale avec lui.

Sont également exceptées des dispositions du premier alinéa les personnes astreintes au secret dans les conditions prévues par l’article 226-13. »

Avez vous déjà essayé d’imaginer ce que serait votre vie si vous ne mentiez jamais ? Si tout ce qui sortait de notre bouche n’était que la pure vérité, nous serions sans doute dans une position sociale peu enviable. Pour Benjamin Constant : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. (…) Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. »

A côté des réticences et des mensonges destinés à ménager les susceptibilités et à ne pas froisser les orgueils, il y a le mensonge de commodité ou inutile pour lequel il n’y a rien à gagner et que nous faisons semblant de ne jamais le remarquer ; le mensonge de protection : d’autrui, ménager sa propre sensibilité, taire sa honte, un sentiment de culpabilité, éviter une punition, cacher sa responsabilité ; le mensonge faire-valoir, et les mensonges malveillants destinés à servir l’intérêt de celui qui les profère. Les expériences en psychologie sociale conduites par Dan Ariely à l’université de Duke (Caroline du Nord), ont démontré que l’individu n’agit pas vraiment en fonction d’un calcul coûts-bénéfices, dès lors, la sévérité des punitions n’intervient que fort peu. Si c’était le cas, il suffirait de renforcer les sanctions pour que les déviances baissent.

On distingue essentiellement deux formes de mensonges, l’omission dans laquelle le menteur fait tout simplement de la rétention d’information sans rien dire de faux ; la falsification dans laquelle il mêle des contre-vérités afin de tromper l’interlocuteur. Avec la première forme, le menteur ne risque pas en cas de découverte de se faire traiter de menteur, il lui suffit d’invoquer l’oubli ou la non connaissance du fait. Dans le second cas, la personne peut tenter une pirouette en disant avoir été prise de panique par la situation et de ne pas être crue. Le mensonge peut associer ces deux formes en présentant les faits de façon que l’autre n’y croit pas, généralement, même une personne sincère commet de petites erreurs, surtout sur des faits lointains dans le temps. Il est toujours difficile pour le policier de différencier la crainte de l’innocent de celle du menteur qui craint d’être démasqué.

Le contexte d’une gendarmerie ou le cabinet d’un juge d’instruction influence aussi le déroulement d’une l’audition. Chez certaines personnes, mentir n’est pas un acte anodin, proférer un mensonge entraîne un certain malaise, voire des remords, notamment si elle n’a pas eu le temps de se l’approprier ou qu’elle ne l’a pas envisagé. Dès lors, la personne peut se trahir par : la voix – les paroles (aveux) – le regard – son comportement (langage corporel) – ou modifications de paramètres physiologiques. Si des idées préconçues poussent le gendarme ou le juge à penser que la personne entendue est insincère et qu’il ne parvienne pas à l’établir, toute son attention va être dirigée de façon à saisir les moindres anomalies allant dans le sens de ses impressions premières…, avec pour conséquence d’instruire plus à charge qu’à décharge.

Plus le mensonge a été réitéré, plus il devient facile de le maintenir, le policier ou le magistrat instructeur ne peut escompter un effet catharsique. Murielle Bolle âgée aujourd’hui de 48 ans pourrait « charger » Bernard Laroche abattu en 1985, invoquer le droit au silence, non ! elle s’explique et dit : « avoir déjà donné la version de son retour en autocar sept ou huit fois, s’il faut qu’elle la répète une neuvième fois, il n’y a pas de souci. », assertion qui pose d’autant plus question qu’on la soupçonne de dissimulation et que ses propos sont perçus comme l’affirmation de contre-vérités.

Quel intérêt un menteur a-t-il alors de ne pas revenir sur son mensonge ? L’orgueil, la rancune, ou lorsque ses aveux entrent en contradiction avec : ses intérêts personnels – la crainte d’une découverte incidente – la préservation d’un jardin secret (vie privée) – la sévérité de la peine encourue – la mise en cause d’une autre personne – d’une idéologie – qu’il ne partage aucune valeur avec sa victime – qu’il éprouve un sentiment de honte – qu’il méprise policiers et magistrats – qu’il souffre de troubles psychiques (mythomanie, asociabilité, immaturité) ou d’une atteinte neurologique.

La charge de la preuve appartient au Ministère public et l’affaire est hors norme. Peut-on embastiller pour autant une personne afin de faire pression sur elle dès lors qu’elle ne présente aucun risque pour la société ? La question est d’autant plus sensible qu’il s’agit d’une impécunieuse ne pouvant pourvoir à une mesure d’éloignement sur ses propres deniers, quand à invoquer que sa détention vise à la protéger… De quoi, de qui ? Placée à l’isolement elle a entamé une grève de la faim pour dénoncer les condition de son incarcération : « elle ne peut pas sortir, elle ne peut pas aller en promenade ni aller à la douche sans recevoir des bordées d’injures et des menaces de mort. (…) Confinée au quartier d’isolement, elle a été coupée de toute relation sociale. Aucun permis de communiquer ne lui a été délivré par l’administration, elle ne peut donc recevoir aucune visite » ( Maître Christophe Ballorin).

La vérité est probablement plurielle et l’énigme à tiroirs ou à cliquet. La justice trouvera-t-elle le bon cheminement vers la résolution de l’affaire ? En l’état actuel, les enquêteurs et magistrats semblent avoir plus de questions que de réponses, l’injustice ne risque-t-elle pas de répondre à une autre injustice ?

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